Carine Roitfeld quitte le Vogue Paris. La fin d'une ère.

Cela faisait un bout de temps que la sphère mode n'avait pas été autant secouée que ce matin. La raison : après une décennie à la tête de l’un des magazines de mode les plus influents de la planète, Carine Roitfeld a pris la décision de quitter son poste de rédactrice en chef, afin de « se consacrer à des projets personnels lui tenant à cœur » et ce, dès janvier 2011.

(Carine Roitfeld)

Je pense que vous l'avez remarqué, dans de nombreux posts ici et là, je ne manquais pas d'exprimer dès que je le pouvais mon antipathie pour LA Roitfeld ainsi que de souligner l'essoufflement qui se faisait de plus en plus ressentir dans la ligne éditoriale du magazine.

A son arrivée dans les bureaux du 56 Rue du Faubourg Saint-Honoré en 2011, elle reprenait un magazine souffrant d'un cruel manque de fraîcheur et d'innovations. Joan Juliet Buck, prédécesseur de Roitfeld, en avait fait quelque chose d'un peu trop cérébral pour une revue mode, sans pep's, terriblement ancré dans une atmosphère Rive Gauche plutôt ennuyante . Et c'est sur ce point que l'énigmatique mais non moins stylée brune réalisa un véritable coup de maître. Comme Marc Jacobs chez Louis Vuitton, Alexander McQueen chez Givenchy ou encore, des années avant, YSL chez Christian Dior, elle s'insuffla un nouvel air au Vogue Paris, non-conventionnel, détonant et unique à l'époque. A base de séries modes où la sexualité se voyait délibérément assumée et de beaucoup de provocation mais surtout entourée d'une jeune équipe regorgeant d'idées visionnaires, Roitfeld fit de ce magazine un élément incontournable du microsome mode, capable de lancer des carrières dans le mannequinat, la photographie, le stylisme et j'en passe, à l'aide d'une seule couverture. Seulement voilà, au bout de dix ans, à l'instar de sa comparse de toujours Emmanuelle Alt ,elle n'a pas su se réinventer, éternellement cantonnée dans ces styles Porno'Chic, Glamour'Trash et Grunge'Rock. Que ce soit en termes des sujets abordés, des personnalités ou autres tops models ( Daria, Lara, Freja...) mis en avant, des designers/marques promus ( Christophe Decarnin (Balmain), Max Mara, Isabel Marant...), le magazine commençait à empester l'éternel déjà vu, servant toujours et encore la même recette. En effet, en plus de perdre la cadence dans la ligne éditoriale, elle avait monté une sorte de garde rapprochée dont Vogue ne pouvait plus se passer. En quelques mots, le Vogue Paris, après dix ans sous le haut patronage de Roitfeld était devenu une revue faussement érotique mettant en avant tous les consultings mode du duo de tête ainsi que ses chouchous de la Fashion Sphère. Contrairement à son homologue du Vogue US, la toute puissante Anna Wintour, qui ne lésine pas sur les moyens quand il s'agit de mettre avant la jeune création américaine, les numéros du VP ne le faisaient que très rarement pour les petits designers français, au talent indéniable, ne demandant qu'un minimum d'exposition. Autre point négatif, en ce qui concerne les articles purement MODE et autres critiques, par souci de contrats publicitaires, et vu les nombreuses relations avec les marques que possèdent Roitfeld, il était rare de déceler une once de neutralité éditoriale et d'objectivité dans les pages.

(Emmanuelle Alt et Carine Roitfeld).

Quelles ont été les raisons qui la poussèrent à abandonner ce poste dont rêvent des centaines de gens ? Selon moi, il y a en plusieurs.

Tout d'abord, je pense qu'il y a de la lassitude. Avec du recul, on en prend conscience, Carine se lassait de plus en plus de ses fonctions. On se souvient notamment de la fois où elle confiait être fatiguée de devoir se rendre aux défilés car elle n'en voyait plus l'utilité. Il ne faut surtout pas oublier qu'au départ, elle est une styliste, certes talentueuse, mais styliste, n'ayant eu avant ça aucune expérience dans l'édition. Alors oui, elle a pu apprendre sur le tas et s'en est plutôt pas mal tirée ; au début du moins, mais on constate tous le résultat à l'heure actuelle. Elle l'affirme elle-même que ce qui l'intéresse prioritairement se sont les vêtements et d'abord les vêtements. Faire fonctionner tout un magazine ça a dû lui plaire un moment, mais au final je pense qu'elle s'est rendue compte que ce n'était peut-être pas son truc à elle. Je me dis également qu'elle a pris conscience ,de la perte de vitesse que prenait le VP tant sur le plan artistique que éditorial et comme dirait l'autre, il est préférable de se retirer lorsque l'on est au sommet (même si pour moi, elle ne l'était plus depuis longtemps...) afin d'éviter toute éventuelle hécatombe pouvant s'avérer insurmontable par la suite. Sans oublier tous les scandales dont elle a été l'épicentre cette année. Je pense au fameux blacklistage du Vogue par la maison BALENCIAGA à cause d'une histoire, toujours pas éclaircie, de plagiat (voir ici) ou encore à la polémique autour de la victoire d'Hakaan Yildirim au concours de l'ANDAM dont elle était présidente du jury (voir ici).

Ça fait des mois que je le souhaite, mais je m'y attendais pas à ce départ , en tout cas que ça se fasse aussi soudainement. Selon moi, c'est la meilleure des choses qu'elle avait à faire : partir au mieux de sa réputation, avant que cette dernière ne soit trop entachée par un trop plein de polémiques. En dépit des critiques que je lui adresse, je pense sincèrement que Carine Roitfeld est une femme qui ne manque pas de charisme et de prestance, au talent qui ne peut être ignoré. Je présume qu'elle a besoin de temps, loin de cette industrie pour se ressourcer et retrouver cette inspiration qui lui valut sa position actuelle.

(Rose Cordero en couverture du numéro de Mars).

Toutefois, la grande question qui se pose est "qui la remplacera donc ?". Comme souvent dans ce milieu, les rumeurs ne tardent pas et quelques noms ont déjà été cités à plusieurs reprises, dont celui de Virginie Mouzat, rédactrice en chef du Figaro Madame. Je suis tout à fait conscient que mon avis, aussi insignifiant qu'une fourmi devant un éléphant d'Afrique du Sud, n'aura aucune espèce d'impact, mais permettez-moi de m'épancher. Virginie Mouzat ? Je suis plus que dubitatif face à ce possible choix. Il s'agit d'une excellente journaliste aux aspects doux et inoffensifs, mais qui dirige avec poigne son équipe ; nous sommes d'accord. Elle est pragmatique et efficace ; c'est certain. Nonobstant, je ne trouve pas qu'elle soit la personne appropriée pour ce poste, qui, selon moi, nécessite quelqu'un de beaucoup plus audacieux. On murmure aussi qu'Emmanuelle Alt pourrait prendre la place de sa chère copine. Hum.. pardonnez-moi, mais ceci serait comme ravaler sa propre vomissure, en gros, nous ne serons pas sorti de l'auberge. Autre nom récurrent , celui d'Aliona Doletskayan ancienne rédactrice en chef du Vogue Russie. Je n'ai jamais eu l'occasion de lire un Vogue Russie, donc je ne suis pas très au parfum de la teneur de son travail...Et tout récemment, je viens de lire que Stéphano Tonchi pourrait bien être l'homme de la situation. A la charge du W., il s'agit surement d'un des Fashion Directors les moins inspirés de son époque...Le Vogue Paris s'enterra encore plus avec lui.

(Virginie Mouzat).

Si j'avais la charge de désigner le successeur de son altesse Roitfeld, mon choix se porterait sur Marie Amélie Sauvé, ex-Fashion Editor du VP, en freelance pour les éditions du Vogue Italie, Elsa Klensch qui enchaina les postes chez WWD, Vogue, W. et Harper's Bazaar, Edward Enninful, de i-D Magazine, Babeth Djian, de NUMERO ou ,pourquoi pas, André Leon Talley, pour qui il est grand temps de sortir de l'ombre d'Anna Wintour (qui soit dit en passant, doit plutôt faire grincer ses dents de diable et claquer ses talons Prada : on le sait C.R. n'a jamais été sa grande copine). A mon grand damne, cette décision ne m'est aucunement incombé et tout ce que j'ai à faire c'est espérer que Sir Jonathan Newhouse et Monsieur Xavier Romatet, patrons des éditions Condé Nast débauchent la bonne personne qui saura accomplir l'exploit que l'on attend tous.


(Edward Enniful).

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Remarquable analyse qui confirme bien mon ressenti d'ancienne abonnée qui a tout lâché par ras le bol de la vulgarité, du bling-bling, du copinage et du non respect des femmes et des lectrices;
Si un magazine existe pour permettre à un petit groupe d'egos surdimensionnés de rester en vase clos et d'asseoir ses propres intérêts sur un réseau de copinage, il va droit dans le mur
Je souhaite à Condé Nast de choisir avec discernement le remplaçant qui saura insufler une nouvelle créativité souhaitée depuis longtemps et se mettre en phase avec l'air du temps

Yann Bunzll a dit…

J'aime beaucoup cet article, je trouve que tu as une très belle plume ;)

Sincèrement, Yann.

Yann Bunzll a dit…

J'aime beaucoup cet article, je trouve que tu as une très belle plume ;)

Sincèrement, Yann.

Mister.Paks a dit…

@Anonyme : Merci. Sinon, nous ne sommes on ne peut plus d'accord !

@Yann : Merci beaucoup ;)

Mélocy a dit…

Très bon article, tu es vraiment doué.

Juan a dit…

Virginie Mouzat sera beaucoup plus certainement rédactrice en chef du Vanity Fair Français... Elle n'a d'ailleurs jamais dit qu'elle voulait du Vogue Paris? non?
Très bonne analyse soit dit en passant!

Mister.Paks a dit…

@Melocy : Merci

@Juan : je ne pense pas qu'elle l'ait dit, mais elle était pressentie. Quoiqu'il en soit, le couperet est tombé, c'est Emmanuelle Alt la future rédactrice en chef. Je me tâte à faire un post dessus...